Ecriture : l’exercice du drabble

J’ai lu récemment l’article « La quête du dépouillement » (que je vous conseille) du blog Le Fictiologue sur le minimalisme en écriture, et ma première réaction devant tant de sobriété a été de trouver ça très, très éloigné de mon style. J’aime construire des grands univers imaginaires, des villes monumentales, avoir des dizaines de personnages et les couvrir de vêtements et de bijoux somptueux !

Pourtant, je me suis rendue compte que je n’étais pas non plus une ennemie de la sobriété, ou en tout cas de la concision. En effet, j’aime beaucoup l’exercice du drabble, qui consiste à écrire un texte en 100 mots. Pas un de plus, pas un de moins. Ce qui peut être beaucoup plus compliqué qu’on se l’imagine.

Ecriture : l'exercice du drabble

 

Comment se présente l’exercice ?

Écrire un texte en 100 mots est compliqué car il faut pouvoir raconter quelque chose en très peu de mots. Décrire une ambiance, faire naître un suspense, présenter un personnage …

La beauté de cet exercice (et du minimalisme en général), c’est qu’il oblige à aller à l’essentiel. Souvent, je commence à écrire quelque chose d’un peu trop long et je dois ensuite tailler dans le gras, enlever tout ce qui n’est pas nécessaire à la compréhension tout en gardant l’atmosphère que j’ai voulu construire. Ça permet de se rendre compte que beaucoup de choses ne sont pas indispensables.

On peut aussi s’amuser à tordre les règles du drabble en modifiant le nombre de mots pour cibler 50, 200, 500, ou ce que vous voulez. Devoir atteindre un chiffre précis est déjà une contrainte intéressante. L’objectif de 100 mots offrant, bien sûr, le défi supplémentaire de faire très court.

Comment est-ce que j’utilise les drabbles en écriture ?

Le drabble peut être considéré comme une forme de micro-fiction s’il est pris de façon isolée, comme une nouvelle extrêmement minimaliste. Personnellement, je l’utilise plutôt en lien avec mes univers ou pour des fanfictions. Pour Météorites et Fééries en particulier (mes deux romans à l’état d’ébauche), je me suis trouvé des listes de thèmes et j’ai écrit un petit texte sur chacun d’eux. Cet exercice m’aide bien dans la phase de construction de l’histoire, c’est un peu une façon d’aller à la rencontre de mon univers et de mes personnages. D’ailleurs, dans Météorites, l’histoire a beaucoup évolué depuis que j’ai écrit les derniers drabbles de la liste, et encore plus depuis que j’ai écrit les premiers. Mais ces petits textes m’ont aidée à définir le ton que je voulais donner au roman et les problématiques que je voulais aborder.

Voici la liste des thèmes que j’ai utilisés pour Fééries :

Commencement. Accusation. Agité. Flocon. Brume. Flamme. Formel. Compagnon. Geste. Argent. Préparé. Connaissance. Déni. Vent. Ordre. Merci. Regard. Eté. Transformation. Trembler. Coucher de soleil. Fou. Mille. Dehors. Hiver. Diamant. Lettres. Promesse. Simple. Avenir.

Et celle pour Météorites :

Temps. Renouveau. Récit. Pluie. Épée. Cadeau. Exotique. Espace. Dîner. Serré. Verre. Lointain. Animal. Précieux. Passé. Jour et nuit. Couleur. Message. Feu. Chemin. Soie. Sommeil. Chance. Exception. Ridicule. Pauvre. Célébration. Serment. Arrivée. Amour

Généralement je ne réfléchis pas beaucoup à ce que je vais raconter sur chaque thème, ça me vient de façon assez intuitive. Le gros du travail vient surtout dans la phase d’édition, pour atteindre exactement les 100 mots. Les drabbles que j’ai écrits ne correspondent pas forcément à des scènes qui finiront dans le roman, et même si c’est le cas je réutilise rarement les textes tels quels. Ce sont donc des expériences que je garde essentiellement pour moi, ce qui donne plus de liberté. Ça permet de tester des choses, d’aller dans de nouvelles directions.

 

Quelques exemples de drabbles !

Aussi bien pour illustrer mon propos que pour vous donner de nouveaux exemples de ce que j’écris, j’ai le plaisir de vous partager quelques-uns de ces micro-textes 🙂 J’espère qu’ils vous plairont ! (mais soyez indulgents, relire ces vieux textes me pique un peu les yeux ^^)

Attention, il y aura quelques spoilers !

Pour Fééries (un texte pour chacun des tomes prévus) :

Agité(e)

Elle repoussa ses draps d’un violent mouvement de jambes. Il faisait trop noir, trop moite, beaucoup trop chaud, les rideaux de son lit menaçaient de l’étouffer. Aphédita s’épuisait à s’endormir et rêvait de se réveiller. Dormait-elle ? Rêvait-elle ? Son père se noyait dans un océan de lait. Elle frissonna. Un jeune garçon poursuivait un affreux chat obèse dans des ruelles sordides. Puis le vieux chat se mettait à couver le garçon. Des milliers de bougies entamaient une danse endiablée. Ou bien étaient-ce des Fées ? Des rires fusaient, tranchés par les épées.

Aphédita ouvrit les yeux en suffoquant.

Argent

― Vite, voyons, vite ! C’est maintenant qu’il faut fuir, viens !

Mais il s’était retourné, et désormais ne pouvait plus faire un pas. Les appels pressants de ses deux complices étaient impuissants à lui faire détacher son regard des hautes tours scintillantes de la belle cité d’Ilys. Ses murs de verre, de marbre, de cristal et de pierre veinée d’argent miroitaient sous un éclatant soleil d’été, et il était incapable de s’arracher à la chère splendeur de ce spectacle. Les menaces de mort n’y faisaient rien.

Il savait qu’il quittait Ilys pour toujours. Il pleurait la ville d’Argent.

Dehors

Cri avait toujours vécu dehors. Même qu’il était né dehors. En plein hiver, avec un vent à faire s’envoler les bateaux, et sa maman qui allait porter une robe à une cliente à l’autre bout de la ville. Et comme ça, au détour d’une rue, elle s’était tordue de douleur et Cri était né. Le vent hurlait, les marchants râlaient que ça faisait désordre, les badauds braillaient qu’il fallait appeler un médecin, mais les vagissements de Cri étaient les plus puissants.

Même que sa maman, quand il en avait une, disait qu’il avait assez crié pour toute la vie.

Pour Météorites (un pour chaque partie du tome 1, et un pour le tome 2) :

Exception

Étendu sur sa chaise, les jambes en appui sur le rebord de son bureau, Ernaste Delpage lisait avec un petit rire la dernière chronique de sa rédactrice préférée. Le ton mordant et les piques assassines de la brillante gazettière n’avaient pas leur pareil.

— Entre, Vïnchka ! lança-t-il lorsqu’une main frappa à sa porte. Je regardais justement ton article. Tu n’épargnes pas la grande dame, ma chère ! Un de ces jours, tu me forceras à te censurer.

Sereine, Lady Vïnchka sourit à son vieil éditeur en ôtant calmement ses gants.

— Tu me connais. Je ne fais d’exception pour personne.

Couleur

La cité de Mirage était bien souvent plongée dans la brume et, pour un regard trop fugace, pouvait sembler terne et morose. Quelques éclairs, parfois, frappaient le paysage d’une lumière éblouissante et faisaient alors apparaître les riches teintes de la vie. Ici, c’était un superbe gilet brodé dans des tons d’un bleu profond qui se cachait sous une cape noire ; là, une paire de bas à carreaux d’or. Une Mirageuse, rousse la veille, avait ce jour-là poudré ses cheveux de rose. Une autre révélait, sous un nuage de boucles claires, des lèvres carmin tranchant sur sa peau blanche.

Passé

Enfin, dans un grincement rouillé, la serrure se laissa convaincre et céda. La porte de l’hôtel de Caume s’ouvrit en laissant échapper une bouffée d’air épais, chargé de souvenirs. Vïnchka s’appuya à la porte en embrassant du regard le grand hall, naguère immaculé et désormais envahi de poussière et de débris épars. Elle fit quelques pas prudents, laissa la porte entrebâillée derrière elle. Il manquait un pied au guéridon qu’elle aimait, le grand miroir était fêlé, l’horloge ne sonnait plus.

Il lui semblait pénétrer dans une tombe ancienne ou un de ces lieux obscurs, à jamais étranger des vivants.

 

Tout ça vous semble sans doute bien obscur, mais je vous assure en tout cas que ce sont des exercices très agréables à faire (et à relire des années plus tard !). Avez-vous déjà testé les drabbles ? En êtes-vous adeptes ?

 

Crédits image : Kelly Sikkema on Unsplash

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7 commentaires sur “Ecriture : l’exercice du drabble

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  1. J’aime beaucoup l’idée d’utiliser les drabbles pour affiner sa préparation d’un roman ! Ca a l’air d’être un bon moyen de faire des tests sans investir trop de temps.
    En plus, je trouve que c’est un excellent format pour appater les lecteurs (en tout cas les tiens donnent vraiment envie !) sans leur faire trop peur avec un extrait trop long…
    Bon, ben j’ai plus qu’à tester ! Merci pour ce conseil !

    Aimé par 1 personne

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